mercredi, mars 4, 2026
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Plutôt que de fermer les usines, accélérons la transition énergétique

LincotPlutôt que de fermer les usines, accélérons la transition énergétique – Par Daniel Lincot, directeur de recherche au CNRS, médaille d'argent du CNRS, ancien président de la conférence photovoltaïque européenne en 2008, initiateur de l'appel international pour l'énergie photovoltaïque (2008).

L'industrie photovoltaïque européenne est en crise, en France, comme la montré l'exemple de Photowatt, mais aussi, et c'est très grave, dans son berceau allemand, où de nombreuses entreprises et usines sont menacées de disparition (Q Cells, First Solar, Odersun, solartecture, Solon…), avec des milliers de suppressions d'emplois. Le risque est très grand de casser le tissu industriel et la dynamique exceptionnelle de ce secteur, largement impulsé et porté par l'Europe. L'exemple le plus symbolique, est celui de Q Cells, qui vient de déposer le bilan, avec à la clé près de 2200 suppressions d'emplois au niveau mondial dont 1700 en Europe. A l'aube des années 2000, alors que l'industrie photovoltaïque en était encore à ses balbutiements, Q Cells n'existait pas. Il a fallu l'audace visionnaire de quatre « Steve Jobs » du photovoltaïque pour se lancer en 1999, dans une aventure apparemment insensée : parier sur le développement accéléré du photovoltaïque en développant une stratégie de production de masse tout en menant une politique d'innovation basée sur la R&D (exemple de la filière couches minces Solibro).

La parité réseau en ligne de mire

S'adossant intelligemment au besoin de mutation de régions industrielles sinistrées de l'ex RDA, à coté de Berlin, l'entreprise a connu un développement fulgurant. De 9,3 MW/an en 2002, Qcells est devenu N°1 mondial en 2008 avec 540 MW/an ! En 2010 sa capacité de production était 1,23 GW soit l'équivalent en puissance crête d'une tranche nucléaire par an, et environ ¼ de tranche en production effective, donnant une idée de la capacité du photovoltaïque à répondre rapidement aux besoins énergétiques. Ce schéma s'est répété ensuite aux USA (avec First Solar, Sun Power) et surtout en Chine (avec Suntech). Parties de rien, grâce à des fondateurs audacieux et souvent passionnés, ces entreprises dédiées au photovoltaïque, comme de nombreuses autres plus petites, se sont retrouvées au firmament du domaine en quelques années, devançant rapidement les majors polyvalentes établies depuis des années. Nous leur devons donc largement l'irruption du photovoltaïque comme alternative énergétique crédible aux énergies fossiles carbonées ou nucléaire, passant de 390 MW de production annuelle en 2000 à 27 GW en 2010, soit un facteur 70. Ce qui était encore un graal inaccessible en 2000, la parité entre le coût de production de l'électricité photovoltaïque et le prix d'achat de l'électricité sur le réseau (parité réseau), est entrain de devenir une réalité grâce à l'abaissement extrêmement rapide des prix des modules photovoltaïques.

Les capacités de production se sont ainsi envolées, en particulier en Chine, avec comme conséquence l'entrée dans un régime de surproduction (environ 30% en 2010), accélérant encore la réduction des prix de vente, suivant la loi de l'offre et la demande. Dans un tel contexte, il est aisé de comprendre, si on s'en tient strictement à la « loi du marché » que le retour de manivelle pour les entreprises du secteur qui ne peuvent pas rester compétitives, à court terme, en termes de coûts de production est terrible, et c'est justement le cas de Q Cells, ainsi que de la plupart des entreprises européennes du domaine. Ainsi pourraient être rayée de la carte, en quelques mois, la colonne vertébrale de l'industrie photovoltaïque européenne, construite principalement dans la décennie 2000-2010, et accumulant des savoirs scientifiques, technologiques et des compétences humaines inestimables. Si on ne fait rien, en se reposant uniquement sur « la loi du marché », sans prendre conscience de la dimension spécifique d'utilité publique et d'avenir pour l'humanité de l'énergie photovoltaïque, mais aussi de sa fragilité, le risque est grand voir disparaitre l'industrie européenne du domaine et même de bloquer la poursuite de son développement au niveau mondial. Libérés de « l'hypothèque photovoltaïque », les investissements se déchaineront alors vers les gaz de schiste, le charbon, les pétroles d'Alaska ou de Méditerranée … au détriment de la lutte contre le changement climatique et de l'éthique du développement durable. De quel droit moral notre génération pourrait-elle épuiser toutes les ressources non renouvelables accumulées par la planète dans un passé lointain sans se soucier de les préserver au maximum pour ses propres enfants.

Utiliser la surproduction pour accélérer le changement

Plutôt que de tenter à tout prix de réduire la surproduction photovoltaïque en fermant les usines et en tentant de faire remonter les prix, il faut au contraire utiliser cette surproduction pour accélérer son changement d'échelle en montant des projets ambitieux, au niveau des villes, des régions, de l'Europe et à l'international, en particulier en Afrique et dans les pays émergents. Pour cela les pouvoirs publics doivent s'engager de façon beaucoup plus importante, et stratégique, dans le soutien de la filière. S'il n'y avait eu que la loi du marché, nous n'aurions jamais assisté au développement actuel du photovoltaïque. Il faut rappeler que ce sont les politiques publiques de soutien, en Europe en particulier, qui ont permis le décollage industriel, grâce aux tarifs d'achat permettant l'abaissement rapide des coûts associé aux effets d'échelle et aux innovations de la R&D. Dans ces conditions, il sera possible d'aider les entreprises du secteur photovoltaïque à tenir le coup durant cette période de transition, à se restructurer en synergie avec l'ensemble du tissu industriel, de façon à ce que l'industrie photovoltaïque européenne reprenne très vite une place de premier plan dans la nouvelle phase de développement à venir, tout en sauvant les emplois et l'outil industriel.

Nous appelons également les citoyens européens, en particulier les centaines de milliers d'entre eux qui sont déjà producteurs d'électricité photovoltaïque en Europe, et qui ont permis par leur engagement, de faire décoller le domaine, à se mobiliser pour soutenir la filière dans ce moment critique. Ainsi plutôt que de fermer les usines photovoltaïques, nous proposons de donner de nouveaux débouchés à leur production en accélérant la transition énergétique avec le soutien des politiques publiques et une politique industrielle forte, solidaire, citoyenne. Il n'y a pas de temps à perdre pour cela, et d'ici cinq ans, en 2017, à la fin du prochain quinquennat en France, le résultat sera évident, avec soit une transition énergétique engagée de façon éclatante et irréversible, soit un champ laissé à l'abandon. En ce 3 mai 2012, Journée internationale du Soleil, nous lançons donc cet appel à la mobilisation pour faire gagner l'énergie solaire.

Ont également signé cet appel :

Wolfgang PALZ, Président du conseil mondial des énergies renouvelables, ancien directeur des programmes européens s
ur les énergies renouvelables, auteur du livre Power for the World, un livre sur l'énergie photovoltaïque avec la contribution de 40 pionniers du secteur au niveau international, Pan Stanford Publishing, 2010.

Antoine LABEYRIE, Astrophysicien, Membre de l'Académie des Sciences, a équipé depuis 1978 sa maison en photovoltaïque indépendant du réseau.

Jacques DUPIN, Ancien ingénieur du CERN, cofondateur en 1985 du Solarclub, installateur d'un toit photovoltaïque aux Houches depuis 2001

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1 COMMENTAIRE

  1. Au delà du souhait d’élargissement du marché, j’aime bien cette idée de soutien direct aux fabricants, surtout pour la France qui ne l’a pas encore appliquée à grande échelle:
    Ne serait-il pas merveilleux qu’enfin des PME modestes puissent transformer les innovations de la recherche en produits rapidement, et que des fabricants puissent monter en capacité à un rythme en rapport avec ce qui se fait ailleurs dans le monde ? D’une un soutien direct ne serait qu’un rééquilibrage par rapport aux soutiens directs massifs en Chine (et c’est nettement moins contraignant, cher et anxiogène que du protectionnisme dur comme les douanes ou l’intégration au bâti à la française). D’autre ça permettrait de jouer le coup d’après, en misant sur l’émergence des *produits* de la parité réseau, smart grids compris, sans s’enfermer dans la comoditisation des panneaux (sur ce point la course semble perdue pour la majorité des fabricants européens). Et surtout, ca irait très bien avec un marché large à bas prix, qu’on peut défendre politiquement en argument sur l’imminence de la parité réseau, contrairement à l’actuel marché de niche à prix astronomiques qui ne peut que paraitre absurde aux citoyens en pleine crise.
    En termes de coût pour la société, ces soutiens directs permettant aux fabricants de gagner en productivité dans un contexte de concurrence accrue sembleraient nettement moins lourds que la solution actuelle (un surcoût monstre sur toutes les installations pour que certains fabricants puissent profiter d’une spécificité française). L’argumentaire pourrait donc être simple: financer quelques projets chez des fabricants pour que tout le PV français devienne moins cher sans qu’il y’ait encore plus de faillites.
    Reste à voir comment on fait, sachant que les subventions directes sont très encadrées et que les caisses de l’Etat sont vides. Le levier bancaire n’est pas le coeur du problème: il faut surtout une vision marché et des fonds propres.
    – La coordination des pôles existants offre sans doute une bonne base pour monter une cellule compétente pour piloter l’allocation des fonds.
    – La banque publique d’investissement relancée de Hollande pourra peut-être faire de la mezzanine tout en se refinancant à la BEI: bel outil!
    – Mais est-ce qu’on ne pourrait pas aller plus loin encore en constatant que toutes les installations françaises sont en danger si le tissu industriel local disparait, puis en affectant sur cette base une petite partie de la CSPE photovoltaïque à un fonds d’investissement à destination des fabricants ? On pourrait alors constituer un système comparable à l’avance sur recettes pour le cinéma français, qui en a fait un des rares survivants à la concurrence surpuissante des USA.

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