La révélation n’est pas passée inaperçue. À la veille de la réception par le Premier ministre des représentants des filières des énergies renouvelables, La Tribune a levé le voile sur un rapport interne confidentiel d’EDF, tenu jusqu’alors à l’écart du débat public, portant sur les conséquences de la modulation croissante du parc nucléaire français.
Un document jugé « explosif » par plusieurs sources proches du dossier, tant ses conclusions éclairent d’un jour nouveau les tensions à l’œuvre dans la construction du futur mix électrique français, alors que la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) est toujours en attente de publication.
Un nucléaire contraint de s’adapter à un système en mutation
Au cœur du rapport : un constat désormais difficile à ignorer. Avec l’essor du solaire photovoltaïque, une consommation électrique qui stagne et des pointes de production en milieu de journée, EDF est contraint de moduler de plus en plus fréquemment la puissance de ses réacteurs, réduisant leur production en journée avant de les relancer pour couvrir les pointes du soir.
Ces « stop-and-go » ne sont pas sans conséquences. L’électricien alerte sur une augmentation très significative des variations de charge, qui pourrait atteindre jusqu’à 90 TWh par an dans certains scénarios, soit près de trois fois le niveau observé en 2024.
Des risques économiques et industriels majeurs
EDF identifie des « risques économiques majeurs pour la collectivité » dans l’hypothèse d’un développement soutenu du solaire combiné à une demande électrique atone. Le rapport s’appuie sur une hypothèse centrale de consommation plafonnée à 450 TWh en 2030, inférieure à celle retenue par RTE, y compris dans ses scénarios les plus prudents.
Dans le scénario dit Orange, hérité de la première version – finalement abandonnée – de la PPE, prévoyant 54 GW de solaire en 2030, EDF chiffre à près de 4 milliards d’euros par an les surcoûts pour le système électrique. En cause : l’effondrement des prix de marché, l’augmentation des écrêtements d’électricité renouvelable (jusqu’à 5 % de la production) et l’alourdissement mécanique du coût des mécanismes de soutien public.
L’électricien redoute également une dégradation de la rentabilité de son parc nucléaire et hydraulique, sans bénéfice tangible pour les consommateurs, qui supporteraient in fine le coût d’un système jugé « suréquipé ».
Une usure prématurée du parc nucléaire
Mais c’est sur le terrain industriel que le rapport se montre le plus préoccupant. La modulation accrue entraîne une multiplication des « situations » transitoires des réacteurs – variations de température, de pression ou de débit – qui sollicitent fortement les équipements.
EDF alerte sur le risque que certains réacteurs atteignent, avant 2040-2045, les limites de conception prévues pour ces sollicitations, remettant potentiellement en cause leur durée d’exploitation. Les turbopompes alimentaires, les générateurs de vapeur, les turbines, les alternateurs ou encore les capacités de traitement des effluents borés figurent parmi les équipements identifiés comme sensibles.
À cela s’ajoutent des conséquences organisationnelles lourdes pour les centrales : maintenance plus complexe, tests réglementaires difficiles à planifier, arrêts prolongés et désorganisation des équipes de conduite.
Un rapport incomplet, mais politiquement inflammable
Si EDF se veut rassurant sur l’absence de lien direct entre modulation et corrosion sous contrainte, le rapport laisse volontairement dans l’ombre de nombreux chiffrages précis. Une prudence qui alimente les critiques. Pour certains experts, le document est trop flou pour permettre une évaluation économique robuste, mais suffisamment alarmant pour être instrumentalisé dans le débat public, notamment contre les énergies renouvelables.
Surtout, le rapport souligne un point souvent éludé : la modulation du nucléaire n’est pas seulement la conséquence du solaire, mais aussi d’une demande électrique insuffisante. EDF a d’ailleurs étudié des scénarios alternatifs reposant sur une électrification plus dynamique des usages, qui réduiraient les coûts globaux du système, limiteraient le soutien public aux renouvelables et amélioreraient la rentabilité du parc nucléaire.
Un timing qui interroge
La divulgation de ce document, resté confidentiel pendant des mois, la veille d’une réunion clé à Matignon avec les représentants des énergies renouvelables, interroge sur son opportunité. Elle illustre en creux les tensions persistantes autour de la PPE et la difficulté à sortir d’un débat binaire opposant nucléaire et renouvelables.
À mesure que le système électrique français devient plus flexible, décentralisé et piloté par les usages, le rapport d’EDF rappelle une évidence : la transition énergétique ne se résume pas à un affrontement technologique, mais pose avant tout la question de l’anticipation de la demande, du stockage, de la flexibilité et de la cohérence européenne. Un terrain sur lequel, paradoxalement, nucléaire et renouvelables pourraient bien se retrouver.
L’article sur le site de La Tribune
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