mardi, mars 3, 2026
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Corinne Lepage : «Le développement des EnR est la variable d’ajustement des politiques publiques pour répondre à nos obligations incontournables de réduction de la dette»

Corinne_Lepage_AvocateOn ne présente plus Corinne Lepage. Ancienne ministre de l’Environnement dans les gouvernements d’Alain Juppé (1995-1997), ancienne députée européenne (2009-2014), elle œuvre depuis quatre décennies à la préservation de l’environnement. Au sein de son cabinet d’avocats Huglo-Lepage, elle défend des dossiers en lien avec les menaces sur la biodiversité ou encore avec l’éclosion des énergies renouvelables (EnR) dans la transition énergétique. Elle est la personne idoine pour faire le point sur la situation politique et écologique actuelle. Avec son franc-parler…

Plein Soleil : Madame la ministre Corinne Lepage, un mot pour commencer sur le climat politique français où les incertitudes prédominent. Que pensez-vous de cette situation un brin ubuesque alors que l’urgence climatique frappe à nos portes ?

Corinne Lepage : Je suis comme tous nos concitoyens à la fois ulcérée et désespérée de cette attente sans fin dans laquelle l’intérêt général semble avoir totalement disparu. Le concours de beauté pour la présidentielle de 2027 est ouvert et chacun veille à conserver ses chances et donc à ne pas s’abîmer dans une situation extrêmement difficile qui est celle dans laquelle nous vivons. Mais, si chacun a à l’esprit l’abîme budgétaire auquel nous sommes confrontés, l’abîme climatique est tout aussi préoccupant, même si les échéances dans le temps ne sont pas tout à fait les mêmes.

« Le renouvelable est un impératif incontournable pour les 20 ans qui viennent »

Plein Soleil : Le développement des énergies renouvelables peut-il pâtir de cet immobilisme et ce même si une première ou un premier ministre est nommé dans les jours qui viennent ?

Corinne Lepage : On ne peut pas dire que la France ait fait du développement des énergies renouvelables l’élément cardinal de sa politique. Le retard abyssal que nous subissons, puisqu'à la fin de cette année 2024 nous sommes péniblement à l’objectif de 2020, n’est pas près de se réduire, tout simplement parce qu’il n’y a pas de volonté politique en ce sens. Du reste, le refus dans un premier temps de la France de produire à la Commission sa feuille de route pour 2030, sa tentative de « noyer le poisson » en communiquant un chiffre de 58 % correspondant à l’énergie décarbonée c’est-à-dire incluant une part majeure du nucléaire, puis de communiquer enfin le chiffre attendu en France pour 2030 soit 35 %, bien loin des 44 % qui sont notre obligation communautaire en témoignent. La France fait des énergies renouvelables à reculons, et en réalité, en essayant de réduire leur part au minimum pour rendre crédible une hypothèse de renouvellement nucléaire à 2040. Mais en réalité, le renouvelable est un impératif incontournable pour les 20 ans qui viennent et très probablement après, dans la mesure où les coûts respectifs des énergies renouvelables et du nucléaire ne permettront pas à ce dernier d’être compétitif, sans parler de tous les autres sujets. Or, malgré les rapports des organismes publics comme l’ADEME ou même RTE qui soulignent l’absolue nécessité du développement des ENR, la politique française reste pusillanime.

Plein Soleil : Les EnR pourraient-elles souffrir de l’art du compromis du futur gouvernement ?

Corinne Lepage : En effet, cet immobilisme risque d’être aggravé avec l’instabilité politique, la réticence de la droite et de l’extrême droite à l’égard des énergies renouvelables (et cela ne s’arrête pas à l’éolien) et donc avec un risque que les compromis se fassent sur le dos de l’environnement en général et du développement des énergies renouvelables en particulier. Pourtant, ce sont elles qui aujourd’hui sont un des grands pourvoyeurs de financement du budget de l’État ! Les annonces de réduction de 35 % du budget de l’ADEME et de coupes sombres dans le budget du ministère de l’écologie montrent très clairement que ce sujet est la variable d’ajustement des politiques publiques pour répondre à nos obligations incontournables de réduction de la dette.

Plein Soleil : Votre cabinet Huglo-Lepage Avocats, spécialisé en droit de l’environnement, ressent-il une forte dynamique dans le montage de projets de CPPA, d’autoconsommation individuelle ou collective ou d’agrivoltaïsme ? L’activité est-elle à la hauteur des objectifs fixés par Bruno Le Maire de 100 MW de solaire en France en 2035 ?

Corinne Lepage : Notre cabinet est très engagé en faveur du développement des énergies renouvelables et ce, depuis très longtemps. Nous sommes intervenus à de nombreuses reprises pour présenter et expliquer les innovations en matière de communautés locales d’énergie (dès 2018 date de sortie de la directive), d’autoconsommation collective, d’agrivoltaïsme ou de PPA. Nous sommes toujours très heureux d’accompagner des collectivités locales, des entreprises, voire des particuliers qui se lancent dans des projets de renouvelable et de défendre ces projets quand malheureusement ils sont attaqués. Sans prétendre avoir une vue universelle des projets, force est de constater que l’activité n’est pas à la hauteur des objectifs fixés parce que, malgré les règles européennes de réduction drastique des délais, ceux-ci restent beaucoup trop longs, la fiscalité sur les opérations d’autoconsommation collective reste beaucoup trop lourde, la problématique du raccordement est insupportable et les obstacles restent importants. C’est bien dommage parce que nous perdons du temps, que les filières peinent à se mettre en place et surtout à persister, et que les concurrents européens des sociétés françaises ont en réalité beaucoup plus de soutien que nos entreprises. Enfin, la petite musique permanente que l’on entend sur le fait que l’on n’aurait pas besoin de renouvelable parce qu’on a du nucléaire n’est évidemment pas une incitation très puissante…

« Les entreprises ont besoin de sécurité juridique et de pouvoir se projeter dans le temps »

Plein Soleil : L’absence d’une PPE gravée dans le marbre ne rend-elle pas tous les objectifs EnR aléatoires ?

Corinne Lepage : Il est clair que la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui résulte d’une défaillance de l’État depuis plusieurs années. La nouvelle stratégie nationale bas carbone n’a toujours pas été adoptée, pas plus que la PPE. La conséquence en est une grande incertitude sur les objectifs ENR d’autant plus que la France affirme haut et clair qu’elle ne respectera pas ses obligations européennes. Or, chacun sait que les entreprises ont besoin de sécurité juridique et de pouvoir se projeter dans le temps. C’est un très mauvais coup porté à tout le secteur économique du renouvelable.

Plein Soleil : Comment expliquer que la France est encore et toujours à la peine dans le développement du solaire par rapport aux voisins européens comme l’Italie ou l’Espagne ?

Corinne Lepage : Certaines de nos régions du Sud, en particulier l’Occitanie, la nouvelle Aquitaine et maintenant la région PACA semblent vouloir massifier le recours aux énergies renouvelables et on ne peut que s’en féliciter. Mais il manque une vraie volonté politique, des mesures simples généralisant les ENR et les rendant accessibles à tout un chacun. Or, s’il existe incontestablement de la part de nos concitoyens et des entreprises une volonté de recourir aux énergies renouvelables pour des raisons économiques et financières, de très nombreux projets ne voient pas le jour, bien que les coûts ne cessent de baisser.

Plein Soleil : La loi dite d’accélération donne-t-elle des effets et booste-t-elle le marché ?

Corinne Lepage : Des effets existent en particulier sur les parkings, les ombrières, l’accélération de certaines procédures. Il n’en demeure pas moins que les délais de raccordement, très supérieurs à ce que l’union européenne autorise, sont très dissuasifs. J’ai vu ainsi des dossiers concernant des centaines d’agriculteurs qui avaient investi et avaient attendu plus de deux ans après leur investissement pour espérer voir les travaux de raccordement se réaliser…

« Les multiples verrous mis dans le décret et l’arrêté sur l’agrivoltaïsme sont très regrettables »

Plein Soleil : L’agrivoltaïsme vous semble-elle une solution pertinente à la fois pour la transition énergétique et à la survie de l’agriculture française ?

Corinne Lepage : Nous sommes très engagés sur l’agrivoltaïsme qui nous semble être une solution très pertinente tant pour l’agriculture que pour la transition énergétique. Pourtant, la réticence des chambres d’agriculture et des services de l’Etat (doctrines des DDT), au grand dam des agriculteurs eux-mêmes est très discutable. Les multiples verrous mis dans le décret et l’arrêté sur l’agrivoltaïsme sont très regrettables et, il m’apparaît inévitable que le système soit revu. Du reste il semblerait que la FNSEA propose un texte qui revoit notamment le bail rural et qui soit beaucoup plus favorable à cette technique qui qui coche toutes les cases souhaitables.

Plein Soleil : Sur le plan industriel, alors que les surcapacités chinoises inondent le marché, pensez-vous qu’il est encore réaliste d’évoquer la relance d’une industrie solaire française avec CARBON et Holosolis ? Une question de souveraineté nationale ?

Corinne Lepage : Il est clair que le continent européen est inondé des produits chinois, fabriqués à bas coûts grâce à un soutien direct et indirect du gouvernement chinois, inondation d’autant plus importante que le marché américain a été fermé. Il n’en demeure pas moins que nous avons besoin de filière complète du renouvelable, y compris le stockage de l’électricité ; l’approvisionnement en lithium en fait partie de même que la production de cellules photovoltaïques. Le récent règlement sur l’industrie net zéro devrait permettre de faciliter cette relance.

Plein Soleil : Demain vous êtes nommée ministre de la transition énergétique, quelle-est la première mesure que vous prendriez pour doper le solaire ?

Corinne Lepage : La bonne nouvelle c’est que je ne le serai pas. Mais la première mesure que devrait prendre le ministre, qui ne disposera d’aucune marge budgétaire, serait de faire l’inventaire de tous les verrous réglementaires et de s’engager à les faire sauter l’un après l’autre.


Propos recueillis par Jean-Louis BUSQUET, rédacteur en chef du magazine Plein Soleil 

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