Interview d’Emmanuelle Wargon, présidente de la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) par Thomas Sasportas sur BFM Business
Thomas Sasportas : Bonjour Emmanuelle Wargon. Merci d'être avec nous sur BFM Business, à cette conférence annuelle d’Euronext. Vous allez intervenir en quelques instants à une table ronde consacrée au financement de la décarbonation et notamment à cette question de l'Union des marchés de capitaux. On en est là aujourd'hui, Emmanuelle Wargon ? Est-ce qu'on a vraiment tellement de mal à trouver des moyens de financer la décarbonation, qu'il faut faire aboutir cette Union des marchés de capitaux ? Il n'y a plus d'argent dans les caisses de l'État et les privés ne veulent plus financer la décarbonation ?
Emmanuelle Wargon : Moi, je pense au contraire qu'on a beaucoup d'atouts pour financer, en France et en Europe, la décarbonation. D'abord, parce qu'une partie est financée soit de façon régulée, soit directement sur fonds publics. Les réseaux, par exemple, sont financés de façon régulée, et cette régulation a beaucoup de valeur : elle donne de la lisibilité, de la visibilité, et elle assure un rendement et un revenu garanti aux gestionnaires de réseau. Donc, cela peut intéresser des acteurs privés. D'ailleurs, sur un Engie, qui est un gros investisseur dans les réseaux de gaz français.
Ensuite, pour les énergies renouvelables, une partie significative des investissements est directement financée sur fonds publics. Ça aussi, ça dérisque, c'est aussi une bonne manière d'attirer des investissements dans les actifs de décarbonation.
Là où je pense que nous avons un enjeu, c'est d'attirer des investissements pour les industriels qui doivent eux-mêmes décarboner. Eux ont besoin de visibilité, de financement privé, et d'un mélange de financements privés et publics, et donc de marchés qui fonctionnent.
Thomas Sasportas : D'accord. Pour revenir à nous, sur la Programmation Pluriannuelle de l'Energie, notre mix énergétique, un rendez-vous important s'est tenu hier : le Conseil de politique nucléaire. Il a notamment été question du financement, et on en est ressorti avec un chiffre assez marquant : on nous dit que le nucléaire en 2038 – ce n'est pas demain, mais cela arrivera vite – coûtera 100 € le MWh. Est-ce que le nucléaire a encore un sens à ce prix-là, Emmanuelle Wargon ?
Emmanuelle Wargon : D'abord, c'est un premier chiffre qui a été mis sur la table. Tout cela nécessitera encore beaucoup de travail sur les modalités exactes. Ensuite, aujourd'hui, on parle de financement pour 2038, mais la CRE (Commission de régulation de l'énergie) a évalué, il y a quelques années, le coût du nucléaire existant en France. En 2022, il était évalué à 61 € le MWh.
Donc, on est dans des prix qui restent très comparables au prix de marché. Aujourd'hui, je tiens à le souligner, le prix de l'électricité en France est compétitif par rapport à la majeure partie des marchés européens. Il est plus compétitif qu'en Allemagne, qu'en Italie, qu'en Angleterre, et il est comparable à certaines parties des États-Unis – même si ces derniers ont plusieurs marchés différents.
Thomas Sasportas : Vous dites que l'électricité est compétitive, mais on voit bien aujourd'hui qu'EDF n'arrive pas à vendre ses contrats de long terme à un prix autour des 60 € le MWh. Comment expliquez-vous cela ?
Emmanuelle Wargon : D'abord, EDF vend beaucoup aux petites et moyennes entreprises, ainsi qu'aux entreprises de taille intermédiaire, avec des contrats sur deux, trois, quatre ou cinq ans. Il y a aussi une concurrence avec les fournisseurs alternatifs.
Ensuite, il y a un débat autour des lettres d'intention qui ont été signées avec les industriels électro-intensifs. Mais la discussion n'est pas encore totalement finalisée.
Thomas Sasportas : Justement, cette discussion semble patiner, au point qu'EDF envisage maintenant de vendre son électricité au plus offrant, en organisant des enchères. Que pensez-vous de cette méthode ?
Emmanuelle Wargon : Moi, je pense qu'il est important que nos grands industriels électro-intensifs aient accès à l'électricité dans des conditions qui en font un facteur de compétitivité. C'est bien le sens de ces partenariats. Certains seront conclus de gré à gré, d'autres pourront être soumis à des enchères – c'est l'intention d'EDF. Il devra cela attentivement.
Mais ce qui est essentiel, c'est que l'électricité et, plus largement, l'énergie décarbonée, soient un facteur de compétitivité pour la France.
Thomas Sasportas : La CRE n'est donc pas inquiète par rapport à ce mécanisme d'enchères ? Est-ce que cela respecte l'accord de 2023 entre EDF et le gouvernement ?
Emmanuelle Wargon : Ce point ne relève pas de la compétence de la CRE, car il s'agit de partenariats industriels et non de contrats de fourniture d'énergie ou d'électricité. La CRE a clairement indiqué que cela ne faisait pas partie de son champ de contrôle.
Thomas Sasportas : Dernière question. Vous évoquiez tout à l'heure les États-Unis, où l'énergie est abondante, fossile mais très compétitive. Êtes-vous confiant dans le fait que nous trouverons un équilibre entre le financement du nucléaire – notamment les nouveaux EPR – et la compétitivité de nos entreprises ?
Emmanuelle Wargon : Oui, je suis confiante. L'énergie verte et décarbonée est un facteur de compétitivité à moyen terme pour l'Europe, et cela va continuer à être le cas. Certes, aux États-Unis, la tendance actuelle est plutôt à l'exploitation des ressources fossiles – on entend à nouveau le slogan « Drill, baby, drill » .
Mais en Europe, nous avons une production excédentaire, un des meilleurs réseaux électriques au monde, et des infrastructures capables d'accueillir tout type de projet industriel. De plus, nous pouvons le faire à des prix qui restent parmi les plus bas d'Europe, aujourd'hui comme dans les années à venir.
Thomas Sasportas : Donc, le « Plug, baby, plug » d'Emmanuel Macron – prononcé au Grand Palais lors du sommet sur l'IA – ce n'est pas juste un slogan ?
Emmanuelle Wargon : Non, ce n'est pas juste un slogan. Nous avons les moyens d'atteindre ces objectifs.
Thomas Sasportas : Très bien, nous suivrons cela de près. Merci beaucoup, Emmanuelle Wargon, présidente de la CRE, d'avoir été avec nous ici à cette conférence annuelle d’Euronext.





