dimanche, mars 1, 2026
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Sauver l’outil de production et l’emploi à Photowatt

Prise de position publique de chercheurs du solaire : « Nous pouvons faire de la crise une opportunité pour un nouveau départ dans le contexte d’une filière photovoltaïque française performante ».

Daniel Lincot (Directeur de recherche CNRS- Paris), Abdellilah Slaoui (Directeur de recherche au CNRS- Strasbourg), Santo Martinuzzi (Ancien Professeur Université de Marseille, expert indépendant), Jean Eric Bourée (Ancien chercheur CNRS -Ecole Polytechnique, expert indépendant), Bernard Equer (Ancien Directeur de recherche CNRS-Ecole Polytechnique, expert indépendant), Mustapha Lemiti (Professeur, Université de Lyon), Arnaud Etcheberry (Directeur de recherche CNRS-Versailles), Alain Dollet (Directeur de recherche CNRS-Perpignan).

Contact : Daniel-lincot@chimie-paristech.fr

L’industrie photovoltaïque, bien qu’en pleine croissance au niveau mondial, connait une crise mettant en grave difficulté les entreprises du secteur, en particulier en France. C’est le cas de Photowatt, fleuron historique de l’industrie photovoltaïque. Des chercheurs du domaine soulignent le potentiel scientifique, technologique et humain remarquable de l’entreprise, intégrant l’ensemble de la chaine de production de la technologie silicium. La disparition de ce potentiel porterait un coup à la construction d’une filière photovoltaïque française performante et solidaire. Ils considèrent que la crise est conjoncturelle et peut être surmontée. Ils appellent à des initiatives dans ce sens en mettant l’accent sur l’innovation industrielle et le développement de liens étroits avec la recherche.

Il y a quelques jours nous avons appris la mise en dépôt de bilan de la société Photowatt, spécialisée dans la production de modules photovoltaïques, basée à Bourgoin-Jallieu. Ainsi pourrait disparaitre l’entreprise la plus emblématique du solaire Français, pionnière du photovoltaïque. Son histoire remonte aux années 70 avec la création de Photowatt en 1979 à Caen, qui s’est déplacée en 1991 à Bourgoin-Jallieu. Rapidement portée aux premiers rangs mondiaux, Photowatt a contribué largement à la montée en puissance de la technologie des modules au silicium.

Le parcours de Photowatt a été jalonné d’innovations industrielles qui ont marqué la filière, comme le développement des techniques de découpe par scies à fil, les procédés de fusion cristallisation, l’amélioration des propriétés électroniques, la purification plasma, la texturation de surface, les nouvelles structures de cellules. Cette créativité était le fait d’un dynamisme industriel remarquable associé à des relations très étroites avec la recherche et développement académique française avec une implication très forte des équipes du CNRS et des Universités, du CEA, et le soutien continu du COMES (Commissariat à l’Energie Solaire), de AFME (Agence Française pour la Maitrise de l’Energie), du PIRDES-CNRS (Programme interdisciplinaire des énergies solaires ),de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie), de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche), la DGCIS, d’OSEO. Un bel exemple des synergies possibles et nécessaires entre la R & D du secteur public et l’innovation industrielle.

C’était malheureusement aussi le début de la première « glaciation » du solaire français…. Photowatt a pu traverser le désert avec succès, changeant entre temps de propriétaire avec le rachat par la société canadienne ATS spécialisée dans la conception d’automatismes. Même si nous nous regrettions de perdre la direction stratégique au niveau français, nous étions cependant soulagés de la reprise par ATS car cette Société pouvait donner à Photowatt une nouvelle impulsion en intégrant les modes de production automatisés dans ce domaine, où leur besoin était criant pour réduire les couts de production. Ce fut le cas, Photowatt avait encore une longueur d’avance sur ses concurrents grâce à l’automatisation, qui connaitra ensuite partout un développement fulgurant (il suffit de voir l’expérience de Q Cells en Allemagne (née au début des années 2000 et N°1 mondial quelques années après). C’est dans les années 2000 avec la montée en puissance du photovoltaïque au niveau mondial que le décrochement de Photowatt a eu lieu, loin d’être un décrochement technologique et scientifique, ce fut un décrochement commercial et financier.

En effet, durant ces dernières années Photowatt a été étroitement associé et souvent leader de programmes de recherche avec l’ADEME, l’ANR, le CNRS, le CEA et l’Europe permettant de rester dans le peloton de tête au niveau de la recherche. Photowatt a aussi fait bénéficier la communauté scientifique française de son savoir faire à travers des plates formes communes comme Restaure au CEA à Grenoble, puis à l’INES à Chambéry et enfin dans le cadre de projets comme PVAlliance ou Solar Nano Cristal. Photowatt n’a donc jamais été hors course au niveau scientifique.

La descente aux enfers qui a mené à la situation actuelle est curieusement la rançon du succès du photovoltaïque, concrétisant les rêves des années 80 d’une énergie électrique photovoltaïque de plus en plus compétitive ! En quelques années, avec une politique publique volontariste de soutien à la filière en Allemagne, au Japon, qui s’est ensuite étendue à de nombreux pays du monde et heureusement en France depuis 2006, le photovoltaïque a connu une croissance exponentielle, le faisant sortir de sa marginalité économique (ce sont près de 22 GW de modules photovoltaïques qui ont été produits en 2010 pour un chiffre d’affaire d’environ 100 milliards d’euros). Les investissements se sont chiffrés en centaines de millions d’euros pour accroitre les capacités de production partout dans le monde (actuellement 35 GW). En tant qu’acteurs de la filière au niveau international nous avons bien vu le différentiel se creuser de plus en plus au détriment d’une filière française, faute d’investissements suffisants. A cela il faut sans doute aussi reconnaitre des erreurs dans le pilotage stratégique du développement de la filière en France (chaine de valeur incomplète, manque de diversification, communication à charge, analyses discutables…) dont Photowatt n’est malheureusement pas non plus exempte. Et le résultat est là, qui fait que nous avons perdu beaucoup de temps, que Photowatt est tombé en queue de classement et aujourd’hui en situation de dépôt de bilan.

Cette situation désastreuse se retrouve malheureusement également pour les autres acteurs de la filière en France, où des milliers d’emplois ont été perdus et nombres de petites et moyennes entreprises mises en difficulté ou en dépôt de bilan du fait de la politique du stop and go, qui a connu son summum avec le récent moratoire.

Pourtant cette crise de Photowatt s’inscrit dans un mouvement irréversible de montée en puissance de l’utilisation de l’énergie solaire. Le photovoltaïque a vocation à devenir rapidement composante majeure de l’approvisionnement énergétique au niveau mondial. Il y a donc de l’avenir pour une filière française allant des producteurs de modules et de systèmes aux installateurs. La technologie silicium en plaquettes dont Photowatt est porteur est actuellement la technologie largement majoritaire (près de 87 % en 2010). Elle devrait rester très importante dans les années à venir au sein un bouquet de technologies qui se diversifient, avec en particulier les technologies couches minces qui montent également rapidement en puissance.

La transition énergétique en cours s’appuiera donc fortement sur la technologie silicium développée à Photowatt. Restent alors les questions de la rentabilité et des coûts qui sont objectivement au coeur de la crise actuelle. En effet, c’est d’abord la chute vertigineuse des prix des modules, (jusqu’à 0.7 Euros du Watt récemment) résultant de la pression de l’industrie chinoise, qui est objectivement à l’origine des dégâts considérables provoqués non seulement chez Photowatt mais également chez tous les autres fabricants européens de modules (mais aussi au USA), en particulier le géant Q cells en Allemagne, dont les coûts de production actuels ne suivent pas. Cependant les réactions se mettent en place en Allemagne et ailleurs visant à faire face efficacement à cette situation.

Cela est possible en développant l’attractivité des produits nationaux par des mesures adaptées (réglementations, labels, communication positive, soutien citoyen*) , en s’engageant sur de la diversification au niveau des systèmes en relation étroite avec les autres acteurs de la chaîne de valeur (n’oublions pas que le module est seulement un élément d’un système photovoltaïque comptant pour 1/3 à 1/5 du coût total, et qu’il reste le système – connexions, onduleurs, contrôle- l’intégration architecturale- le couplage au réseau, et de plus en plus le stockage à différents niveaux, qui pourrait aller jusqu’à l’autoconsommation…), des technologies (panachage silicium & couches minces pour Q Cells par exemple), et en boostant l’innovation (rendements, fonctionnalités & architectures nouvelles, nouveaux matériaux, procédés bas coût…) comme le font de façon remarquable les américains, et tout cela avec un fort soutien politique tant au niveau national que local.

Pour ces derniers, allemands et américains, la baisse rapide du coût des modules provoquée par l’industrie chinoise (et dont on peut s’interroger sur la nature)) est bien sûr une difficulté importante à laquelle il va falloir faire face mais ils y voient également une « opportunité ». Cela va accélérer le changement d’échelle pour le photovoltaïque et donc ouvrir de nouveaux marchés beaucoup plus importants (dont la Chine elle-même) du fait d’une compétitivité encore plus grande avec les énergies fossiles, pouvant rapidement se passer de politiques de soutien lourdes. Cette croissance autosupportée est aujourd’hui en vue et c’est une excellente nouvelle. C’est ainsi d’ailleurs que le prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, analyse la situation actuelle du domaine. A l’industrie photovoltaïque française de s’y préparer, tant sur le marché national qu’à l’exportation.

Nous pensons donc que la crise de Photowatt peut être surmontée à condition de la replacer au niveau des enjeux stratégiques de la filière, au niveau Français comme au niveau international. Les sommes mises en jeu sont importantes bien sûr, mais doivent être analysées en regard du poids industriel, économique et social grandissant de l’industrie photovoltaïque, qui s’élève aujourd’hui à des dizaines de milliards d’euros par an et à des centaines de milliers d’emplois dans le monde. Dans ce contexte, les sommes mises en jeu pour une reprise de Photowatt (nous entendons la sauvegarde des centaines d’emplois de personnels et de l’outil industriel de production hautement spécialisés qui sont en jeu) sont certes importantes, avec une prise risque réelle, mais restent faibles au regard de la situation internationale et du caractère stratégique de cette industrie.

Et plus cela ira, plus la consolidation du secteur augmentera les coûts du « ticket d’entrée » comme on dit. Notre vision est donc que la crise de Photowatt, aussi dramatique qu’elle soit, peut représenter une opportunité pour le développement de l’ensemble la filière photovoltaïque française (de l’amont à l’aval) que l’on réclame de toute part, à juste titre. Elle maintiendra en France, dans un contexte local de renforcement des synergies existantes, et nous l’espérons avec un leadership français-, une brique industrielle essentielle accumulant près de trente ans de savoir faire technologique et d’innovations, qui ne demande qu’à rebondir lorsque le contexte de compétition nous redeviendra favorable, ce qui ne saurait manquer.

Elle permettra aussi la sauvegarde maximum de l’emploi au sein de l’industrie photovoltaïque des personnels durement touchés dans l’ensemble du secteur. Dans ces conditions la crise de Photowatt représente en fait l’opportunité d’un nouveau départ sur des bases stratégiques nouvelles solides et solidaires, et d’une ambition retrouvée. Nous sommes prêts, scientifiques et acteurs de la R&D Française du photovoltaïque à nous y engager.

*A ce sujet il faut rappeler que ce sont près de 200 000 installations qui ont été installées déjà en France. Derrière le terme « installations », on oublie les 200 000 hommes et femmes qui sont déjà des producteurs d’énergie solaire en France, des pionniers qui représentent un poids considérable pour porter les dynamiques futures et solidaires du photovoltaïque.

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