Dans le cadre du salon ChangeNOW, qui se tient jusqu’à mercredi au Grand Palais à Paris, une table ronde consacrée à la souveraineté énergétique a réuni plusieurs acteurs clés du secteur. Autour du thème « Souveraineté énergétique : Quel rôle pour les énergies renouvelables ? », Carole Vachet, Quentin Guérineau, Bertrand Lecacheux et Arnaud Tournier ont partagé leurs analyses et retours d’expérience. Entre enjeux de relocalisation industrielle, électrification des usages, développement territorial des projets et sécurisation des approvisionnements, les échanges ont mis en lumière les leviers essentiels pour renforcer l’autonomie énergétique européenne. Voici les principaux enseignements de leurs interventions.
Modérateur Quentin Guérineau, Directeur de l’engagement sociétal du Crédit Agricole
Carole Vachet (Directrice adjointe de « Crédit-Agricole Transition & Energies ») souligne que la réduction de la dépendance aux énergies fossiles repose d’abord sur un levier central : l’électrification des usages. Il s’agit de substituer des équipements fonctionnant aux énergies fossiles – véhicules thermiques, chaudières ou procédés industriels – par leurs équivalents électriques, comme les véhicules électriques, les pompes à chaleur ou les fours électriques. Cette transition s’appuie sur un atout majeur de la France : une électricité déjà décarbonée à près de 95 %, ce qui en fait une solution à la fois plus propre et plus souveraine.
Toutefois, décarbonation ne signifie pas indépendance totale. La souveraineté énergétique repose sur un mix combinant nucléaire et renouvelables, ces dernières offrant une autonomie de production sur plusieurs décennies une fois les installations en place. Pour accélérer cette électrification, plusieurs leviers sont nécessaires : stabilité des politiques publiques, visibilité des aides, et évolution de la fiscalité afin de mieux aligner les signaux prix entre électricité et gaz. Une attention particulière doit également être portée aux ménages modestes, via des dispositifs d’accompagnement ciblés.
Carole Vachet insiste également sur le rôle complémentaire d’autres solutions, comme les gaz verts ou les biocarburants, indispensables pour les usages difficilement électrifiables, notamment dans l’industrie lourde ou certains transports.
Enfin, elle souligne que transition énergétique et pouvoir d’achat ne sont pas antagonistes. Grâce à la baisse des coûts des équipements électriques et au développement de solutions comme l’autoconsommation photovoltaïque, les gains économiques deviennent tangibles. Couplée à la sobriété et à l’efficacité énergétique, l’électrification permet ainsi de renforcer à la fois la résilience, la sécurité d’approvisionnement et le pouvoir d’achat des consommateurs.
Bertrand Lecacheux (Directeur général de Holosolis) : Le photovoltaïque s’impose aujourd’hui comme la source d’énergie la plus dynamique en Europe, avec près de 120 millions de panneaux installés chaque année, dont 10 à 15 millions en France. Cette croissance rapide accompagne la sortie progressive des énergies fossiles, mais elle s’accompagne d’une nouvelle dépendance : près de 98 % des panneaux solaires sont importés de Chine. Cette situation constitue un risque majeur pour la souveraineté énergétique européenne. En cas de tensions géopolitiques ou de perturbations logistiques, la trajectoire d’électrification pourrait être fragilisée.

L’enjeu est donc de relocaliser la production en Europe, en particulier celle des cellules photovoltaïques, cœur technologique des modules. Cette réindustrialisation suppose d’abord de reconstituer un savoir-faire industriel aujourd’hui largement concentré en Asie. Elle passera par des partenariats technologiques avec les leaders du secteur, avant d’ouvrir une seconde phase dédiée à l’innovation. Car production et innovation sont étroitement liées : sans base industrielle locale, l’innovation risque de se délocaliser.
Trois leviers sont essentiels pour réussir ce virage. D’abord, produire les cellules en Europe afin de maîtriser la technologie. Ensuite, atteindre une production à grande échelle, de type « gigafactory », condition indispensable pour réduire les coûts. Enfin, intégrer les technologies les plus avancées – robotisation, digitalisation, intelligence artificielle – pour garantir des usines performantes. Dans ces conditions, produire en Europe devient économiquement viable, d’autant que la main-d’œuvre ne représente qu’environ 5 % du coût d’un panneau.
Un cadre réglementaire protecteur reste néanmoins nécessaire durant la phase de montée en puissance. La PPE apporte à cet égard une visibilité précieuse, notamment avec l’introduction de critères favorisant les productions locales. L’enjeu est désormais de transformer cette ambition en une véritable filière industrielle européenne durable.
Arnaud Tournier (Arnaud Tournier, Directeur général du SYADEN) : Dans le département de l’Aude, le développement des énergies renouvelables repose sur une stratégie territoriale engagée depuis près de vingt ans. Le syndicat départemental, en tant qu’autorité organisatrice des services publics de l’énergie et du numérique, joue un rôle central en fédérant les collectivités et en structurant les projets. Son choix d’internaliser les compétences d’ingénierie constitue un levier clé : il permet d’accompagner les acteurs locaux de manière plus efficace et de renforcer leur implication dès les premières phases des projets.

Cette approche favorise l’adhésion des territoires, condition indispensable à la réussite des initiatives. Elle s’illustre par des réalisations concrètes, notamment dans le photovoltaïque, avec des installations en ombrières et quelques projets au sol, mais aussi dans la chaleur renouvelable. À Limoux, par exemple, un projet de chauffage en circuit court valorise la ressource locale en bois énergie, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres.
Au-delà de la production, l’enjeu est de donner du sens à l’énergie en rapprochant production et consommation. Le développement de circuits courts électriques en est une illustration, permettant d’alimenter localement des usages, comme les bornes de recharge pour véhicules électriques. Ces modèles contribuent à renforcer la souveraineté énergétique locale tout en offrant une meilleure visibilité budgétaire aux collectivités.
Des freins subsistent néanmoins, notamment les lourdeurs administratives et les limites des réseaux électriques. Pour accélérer, un engagement renforcé de l’État apparaît indispensable afin de simplifier les procédures et d’adapter les infrastructures aux ambitions des territoires.





