Par Etienne Thomassin Directeur Général France et Belgique de EDP Énergies Renouvelables. Alors que les débats s’intensifient autour de la PPE3, des prix de l’électricité, des causes du black-out sur la péninsule Ibérique et du soutien public aux renouvelables, une question s’impose de façon de plus en plus prégnante dans le débat public sur l’électricité : doit-on continuer à investir massivement dans de nouveaux moyens de production – solaire et éolien pour le court terme et nucléaire pour le moyen terme – ou attendre que la demande augmente pour décider de nouveaux investissements ?
Examinons en détail ces deux alternatives, sans angélisme.
La première option, certes ambitieuse, est une stratégie de souveraineté. Elle permet de garantir que nous disposerons localement des moyens de subvenir à nos propres besoins énergétiques, tout en limitant notre dépendance aux importations de pays étrangers. Certains y voient cependant un risque de gaspillage, avec des prix négatifs ou nuls qui seraient le symptôme d’une surproduction inutile. Il faut reconnaître que ce phénomène interpelle, avec des occurrences de plus en plus fréquentes. Mais au fond, à qui pose-t-il problème ? Pas au consommateur final, qui peut lui, jouir d’une électricité gratuite, voire être rémunéré pour consommer. C’est en revanche un enjeu pour les producteurs non pilotables, qui ne peuvent couper leur production sans subir de surcoût lié à ces arrêts, et qui préfèrent donc payer pour produire.
Il s’agit notamment du nucléaire, qui ne peut se moduler que partiellement, et du petit solaire en toiture, qui ne dispose pas des systèmes de contrôle nécessaires. Enfin, c’est aussi un problème pour les finances publiques, car elles compensent les producteurs renouvelables pendant ces heures négatives, conformément aux contrats mis en place. D’après la CRE, l’ensemble des mécanismes de soutien aux ENR représente 5 milliards par an. La compensation des heures à prix négatifs n’en représente qu’une infime partie aujourd’hui, mais elle est grandissante, et surtout, elle frappe les esprits par le sentiment de gâchis qu’elle suscite.
Dès lors, faut-il se tourner vers la seconde option et attendre que la consommation augmente avant de lancer de nouveaux investissements ?
Il s’agirait, selon moi, d’un pari très risqué, dont nous avons bien vu les conséquences possibles lors de la crise énergétique de 2022. Elle a été causée par la guerre en Ukraine et amplifiée par l’arrêt de la moitié de notre parc nucléaire dû aux corrosions sous contrainte. Nous avons alors pu mesurer à quel point manquer d’énergie est mortifère pour notre économie : boulangers et grands consommateurs pris à la gorge avec des prix multipliés par 12, et mise en place en urgence d’un bouclier tarifaire pour les particuliers et les PME avec un coût exorbitant de 72 milliards d’euros pour nos finances publiques entre 2022 et 2024. Trop peu ont compris qu’en matière d’énergie, l’anticipation est tout.
Ceux qui, aujourd’hui, se targuent d’un excès d’électricité seront demain comptables des possibles coupures, des factures insoutenables, et d’une dépendance géopolitique suicidaire. Lors de la crise, les ENR ont joué un rôle salutaire d’amortisseur en finançant plus de la moitié du bouclier tarifaire. Elles ont, par la même occasion, remboursé près de 16 milliards d’euros d’aides perçues lors des années précédentes, nous rappelant qu’elles bénéficiaient en réalité davantage d’un système de prix garanti que de subvention. En temps « normal » (bien que ce mot perde de plus en plus de son sens compte tenu du contexte macroéconomique et géopolitique…), les ENR électriques coûtent 5 milliards par an au contribuable. Ce montant est à mettre en regard des 65 milliards d’euros d’hydrocarbures importés chaque année de l’étranger, qui font les bonnes affaires de certains, mais notre ruine collective.
Mais alors, faut-il résolument s’orienter vers de nouveaux investissements massifs dans les ENR dès aujourd’hui et verser dans la fatalité quant aux défauts de cette solution ?
Je ne le crois pas. Les énergies renouvelables électriques sont de plus en plus compétitives et représentent une part grandissante du mix électrique. Partout dans le monde, elles remplacent les systèmes conventionnels pour devenir progressivement « mainstream ». À l’échelle de l’Union européenne, c’est d’ailleurs la première source de production électrique en 2024. Ce passage à l’âge adulte supposera bien de s’affranchir un jour des mécanismes de soutien public, et aussi de prendre leur juste part dans le maintien à l’équilibre du système électrique.
Pourtant, elles ont encore besoin de mécanismes de soutien aujourd’hui. Pourquoi ?
Tout simplement parce qu’elles sont soumises à de multiples contraintes que nous nous sommes imposées à nous-mêmes, qui s’accumulent et viennent renchérir artificiellement le coût de revient pour les producteurs. Ce surcoût est lui-même répercuté sur le consommateur à travers les mécanismes de soutien. Nous nous retrouvons ainsi dans une situation ubuesque, très française, avec un système de compensation par les finances publiques des surcoûts engendrés par la force publique !
Il ne tient qu’à nous de nous libérer de ces contraintes pour retrouver notre compétitivité. C’est un chemin vers la fin des subventions aux ENR qui est à portée de main, à condition de réformer, d’anticiper, d’innover, et de prendre quelques mesures de bon sens. J’en dénombre quatre que nous pourrions implémenter facilement.
1) Augmenter la taille des projets
Quand une éolienne est limitée à 165 mètres au lieu de 180 m à cause d’un plafond aérien, d’un radar militaire ou pour des raisons esthétiques, le coût de revient du MWh passe de 60 à 77 euros. Et ce surcoût est payé in fine… par le consommateur. Pourquoi ne pas tolérer une quinzaine de mètres supplémentaires pour réduire d’une quinzaine d’euros le coût pour la collectivité ?
2) Stabiliser et simplifier la réglementation
L’agrivoltaïsme en est l’exemple le plus frappant. Aucun cadre jusqu’en 2022, une loi en 2023, des décrets en 2024, une instruction en 2025… et une nouvelle loi désormais proposée par un groupe de parlementaires. Nous organisons ainsi minutieusement un parcours du combattant administratif, qui n’a comme seule vertu que de renchérir encore les coûts de développement des projets avec toujours plus d’études, toujours plus de temps à y consacrer, et toujours plus de bureaucratie. Les développeurs se retrouvent contraints à travailler pendant des dizaines d’années et à investir des centaines de milliers d’euros en études pour chaque projet, pour bien souvent voir ce travail anéanti en bout de course par un simple refus administratif. Il n’y a pas d’argent magique, et cette charge supplémentaire est supportée par les projets accordés, mais qui répercutent à leur tour ce surcoût aux consommateurs.
3) Libérer la production
Une éolienne ne coûte pas plus cher quand elle tourne. Les bridages imposés par l’administration, souvent à titre conservatoire, peuvent atteindre 8 % en France. Ils représentent alors un surcoût de près de 17 000 €/MW par an. C’est pourtant une exception française : en Allemagne, en Espagne ou en Pologne, l’impact des bridages ne dépasse pas 4 % en moyenne. C’est une différence considérable ! À titre de comparaison, nous décidons en France de sacrifier plus de valeur en bridant la production qu’en redistribuant par l’impôt via l’IFER qui est de l’ordre de 8 000€/MW par an.
4) Autoriser plus de projets
Plus d’offre pour une même demande fait baisser les prix. Ce principe de base sur le fonctionnement de tout marché s’applique aussi aux appels d’offres de la CRE. Pour le photovoltaïque par exemple, nous avons vu en 2025 en France 1,2 GW de projets candidats pour 0,8 GW lauréats, aboutissants à un prix de 79€/MWh. En Allemagne, 4,1 GW de projets candidats pour 2,3 GW lauréats permettent d’atteindre à un prix de 45€/MWh en moyenne. Autoriser plus de projet augmentera le volume de projets candidats et fera ainsi baisser les prix.
En fin de compte, quel est le résultat de ce mille-feuille de contraintes françaises ? Pour un opérateur mondial comme EDP, il est frappant. Nous vendons en moyenne notre électricité à 42 € aux États-Unis contre 90 € en Europe, alors que celle-ci est générée à partir des mêmes moyens de production. Pourtant, nous n’en tirons pas nécessairement plus de bénéfices, car le coût de revient est d’autant plus élevé en France. Ainsi, sur notre dernier plan d’investissement de 17 milliards d’euros, les États-Unis en ont capté 40 %, tandis que la France n’en a représenté que 1 %.
Il est temps de sortir de cette spirale en changeant de paradigme. Il faut agir. Et vite. Car pendant que l’on tergiverse en commissions, que l’on ajourne en délibérations et que l’on retarde en procédures, le monde s’électrifie à marche forcée. Et la France, elle, s’endort.
Il faut simplifier, stabiliser, rationaliser, pour permettre une baisse structurelle des prix.
Ce n’est pas une faveur aux producteurs. C’est un impératif pour les consommateurs et un allègement pour les finances publiques.
Il est temps d’agir !





