Tesla prépare au Texas un projet industriel d’une ampleur exceptionnelle. Baptisé « Project Crystal Sun », il représente 10,1 milliards de dollars d’investissements et vise à créer une filière photovoltaïque largement intégrée sur le sol américain. Une ambition qui illustre la volonté des États-Unis de réduire leur dépendance à la Chine, mais qui révèle aussi un paradoxe : pour fabriquer leurs propres cellules solaires, les Américains ont encore largement besoin… de machines chinoises.
Le site envisagé se trouve dans le comté de Fort Bend, au sud-ouest de Houston, sur une emprise de plus de 1 200 hectares. Sur les 10,1 milliards de dollars d’investissement annoncés, environ 8,6 milliards seraient consacrés aux machines et équipements industriels.
Tesla ne souhaite pas se limiter à assembler aux États-Unis des modules à partir de cellules importées. Le projet prévoit plusieurs étapes de la chaîne de production photovoltaïque, depuis la fabrication des lingots et des wafers jusqu’aux cellules puis aux modules.
Il serait toutefois excessif, à ce stade, de parler d’une usine allant « du sable au panneau » : rien ne permet d’affirmer que la purification du silicium serait également réalisée sur place. Une intégration allant du lingot au module constituerait déjà une rupture importante dans l’industrie solaire américaine.
Près de 10 000 emplois envisagés
La mise en service commerciale des premières lignes de cellules photovoltaïques est envisagée au début de l’année 2029.
Les effectifs augmenteraient progressivement, avec environ 1 900 salariés au démarrage et jusqu’à 9 712 emplois permanents lorsque l’usine aurait atteint son régime de croisière. Le salaire annuel moyen annoncé avoisinerait 122 000 dollars.
Les projections associées au dossier évoquent également un impact économique dépassant les 100 milliards de dollars pour le Texas et plusieurs milliards de recettes fiscales. Des estimations qu’il convient naturellement de considérer avec prudence tant que l’investissement définitif n’a pas été décidé.
L’opération s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus ambitieuse. Elon Musk a annoncé en janvier, lors du Forum économique mondial de Davos, son intention de faire monter très rapidement les capacités américaines de fabrication photovoltaïque, avec un objectif pouvant atteindre 100 GW par an pour les activités développées par Tesla et SpaceX.
Cette capacité de 100 GW ne doit cependant pas être attribuée directement à Project Crystal Sun : aucune capacité annuelle précise n’a encore été rendue publique pour le site texan.
La Chine pourrait fermer le robinet des machines
C’est ici que le projet prend une dimension géopolitique particulièrement intéressante.
Tesla négocierait l’achat de près de 2,9 milliards de dollars d’équipements de fabrication photovoltaïque auprès de plusieurs industriels chinois, notamment pour produire les cellules solaires. Mais Pékin envisage justement de limiter l’exportation vers les États-Unis de certaines machines avancées utilisées par l’industrie photovoltaïque.
La Chine domine en effet non seulement la fabrication mondiale des wafers, cellules et modules, mais également une part essentielle des équipements permettant de construire les usines qui les produisent.
Le risque pour Washington est donc de remplacer une dépendance par une autre : fabriquer les panneaux sur le territoire américain tout en restant dépendant de technologies, d’équipements et de savoir-faire industriels chinois.
La bataille de la souveraineté solaire se déplace ainsi progressivement. Il ne suffit plus de disposer d’usines de modules ou même de cellules ; il faut également maîtriser les machines capables de fabriquer ces cellules à grande échelle.
Une implantation encore conditionnelle
« Project Crystal Sun » n’est toutefois pas encore définitivement décidé. Tesla négocie avec les autorités texanes des allègements fiscaux et étudierait parallèlement une implantation dans au moins un autre État américain.
Il serait donc inexact de présenter l’opération comme un investissement privé réalisé sans soutien public. La compétition entre territoires américains pour attirer ces grands projets industriels passe précisément par des dispositifs fiscaux importants.
Reste que l’ordre de grandeur interpelle. Un seul industriel envisage plus de 10 milliards de dollars pour reconstruire une chaîne photovoltaïque intégrée aux États-Unis. Pour l’Europe, où la fabrication des wafers et des cellules reste particulièrement fragile, « Project Crystal Sun » pose une question dépassant largement celle du soutien à la demande solaire : qui est aujourd’hui prêt à investir plusieurs milliards d’euros dans les usines — mais aussi dans les machines — nécessaires à une véritable souveraineté photovoltaïque ?





