Invité de BFM Business, Fabrice Coquio, président de Digital Realty France, a souligné l’ampleur des défis énergétiques soulevés par l’accélération des centres de données. Disponibilité de l’électricité, capacité des réseaux, développement des énergies renouvelables et programmation des infrastructures : l’essor de l’intelligence artificielle impose, selon lui, de raisonner désormais à l’échelle de plusieurs décennies.
Avec 14 centres de données en région parisienne et quatre à Marseille, Digital Realty occupe une place majeure sur le marché français. L’entreprise prévoit d’investir 5,2 milliards d’euros dans l’Hexagone, dont 4,2 milliards en Île-de-France et un milliard d’euros à Marseille.
Ces projets s’inscrivent dans une forte accélération des besoins liés au cloud et à l’intelligence artificielle. Mais leur réalisation reste tributaire d’une ressource essentielle : l’électricité. Selon Fabrice Coquio, la construction d’un centre de données nécessite déjà quatre à cinq ans lorsqu’aucune difficulté particulière de raccordement à RTE ou à Enedis ne vient perturber le calendrier.
Des centres de données qui sont d’abord des « usines électriques »
L’importance de l’énergie se retrouve dans la structure même des investissements. En dehors du coût du foncier, le génie civil représente environ 20 à 25 % du coût d’un centre de données. Le génie électrique en absorbe, à lui seul, près de 40 %, tandis qu’une vingtaine de pour cent est consacrée au refroidissement et au traitement de l’air.
« Ce sont véritablement des usines électriques », résume Fabrice Coquio. Leur fonction consiste à recevoir, distribuer et sécuriser l’électricité nécessaire aux serveurs de leurs clients, tout en évacuant la chaleur produite par les équipements informatiques.
Cette réalité prend une nouvelle dimension avec l’IA. Les opérateurs doivent aujourd’hui construire des bâtiments destinés à accueillir des générations de machines qui n’existent pas encore. Ils doivent donc anticiper leur puissance, leur densité énergétique et leurs besoins de refroidissement, alors que les technologies évoluent très rapidement.
Sept gigawatts de raccordement demandés en Île-de-France
Pour Fabrice Coquio, la France bénéficie d’un système électrique particulièrement structuré et d’une production abondante, notamment grâce au nucléaire. Le principal obstacle ne résiderait donc pas, à court terme, dans la quantité globale d’électricité produite, mais dans la capacité à l’acheminer jusqu’aux lieux où les centres de données souhaitent s’implanter.
L’ordre de grandeur évoqué au cours de l’entretien illustre l’ampleur du défi : les demandes de raccordement déposées auprès de RTE pour les seuls projets de centres de données en région parisienne représenteraient environ 7 GW. Une puissance comparable à la consommation actuelle de l’ensemble de l’Île-de-France.
« Les réseaux nationaux n’ont pas été conçus pour voir apparaître soudainement des besoins exprimés en gigawatts », observe le dirigeant. Les délais de raccordement deviennent ainsi un facteur déterminant dans le choix des implantations et le calendrier des investissements.
En Espagne, une obligation d’additionnalité renouvelable à l’étude
La situation est encore plus délicate dans certains pays européens, où les marges de production et les capacités du réseau sont plus limitées. Fabrice Coquio cite notamment le cas de l’Espagne, confrontée à une multiplication de projets de très grande taille.
Une disposition réglementaire y est à l’étude afin d’imposer aux nouveaux centres de données de compenser leur puissance de raccordement par la création d’une capacité équivalente de production renouvelable. Un projet de 100 MW devrait ainsi s’accompagner de 100 MW supplémentaires d’énergies renouvelables.
Fabrice Coquio juge cette logique intéressante. Elle permettrait de rapprocher le développement des infrastructures numériques de celui des moyens de production nécessaires à leur alimentation.
Programmer les besoins sur quinze à vingt ans
Au-delà des capacités de production, l’essor des centres de données soulève des questions d’acceptabilité, d’occupation du foncier et de concurrence entre les usages de l’électricité. Le président de Digital Realty France défend, sur ces sujets, davantage de transparence et de pédagogie auprès des populations concernées.
Il estime surtout que l’Europe occidentale ne pourra plus laisser ces implantations se développer au gré des seules opportunités foncières et électriques. Dans des territoires fortement urbanisés, où les ressources disponibles sont limitées, une programmation à quinze ou vingt ans devient indispensable.
Cette planification devrait coordonner le développement des centres de données, les capacités de production, les réseaux de transport et de distribution ainsi que les solutions de récupération de chaleur et de flexibilité.
L’enjeu dépasse désormais la seule industrie numérique. Avec une croissance annuelle du secteur pouvant atteindre 20 à 30 %, les besoins supplémentaires se mesurent en centaines de mégawatts. Pour Fabrice Coquio, il devient donc nécessaire d’organiser durablement la rencontre entre deux infrastructures stratégiques : le système numérique et le système électrique.
Article rédigé à partir de l’interview de Fabrice Coquio, président de Digital Realty France, diffusée sur BFM Business.





