Dans une tribune publiée le 15 octobre dans Les Echos, Christian de Perthuis, professeur à l’université Paris Dauphine-PSL et fondateur de la chaire Economie du climat, et Cédric Philibert, président d’Avenirs Energétiques, proposent de réformer le tarif réglementé de l’électricité afin de mieux faire coïncider la consommation avec les périodes où l’électricité décarbonée est la plus abondante. Leur idée : élargir fortement les heures creuses, introduire des heures « super-creuses » au printemps et en été et renforcer le signal-prix pendant les pointes, sans coût budgétaire pour l’Etat.
Le constat de départ est paradoxal. La France dispose aujourd’hui d’une électricité largement décarbonée et peut même en produire davantage qu’elle n’en consomme à certains moments. Cette abondance conduit à des exportations, mais aussi parfois à des limitations de production lorsque les réseaux sont saturés ou que les prix deviennent négatifs.
Pour les auteurs, l’enjeu n’est donc pas seulement de produire davantage d’électricité décarbonée, mais de mieux utiliser celle qui est déjà disponible.
Adapter les tarifs au nouveau système électrique
Le système actuel d’heures pleines et d’heures creuses reste largement hérité d’une époque où le nucléaire dominait presque seul la production électrique française. Les heures creuses sont ainsi encore principalement concentrées la nuit.
Mais le développement du photovoltaïque change progressivement la géographie temporelle de l’électricité. Au printemps et en été, les heures centrales de la journée peuvent désormais correspondre à des périodes de forte abondance électrique, tandis que les tensions se concentrent davantage le matin et le soir ou pendant certaines journées froides d’hiver.
Christian de Perthuis et Cédric Philibert reprennent à leur compte l’idée selon laquelle les tarifs doivent mieux refléter la réalité des coûts du système électrique.
Jusqu’à 18 heures creuses par jour
Ils s’appuient notamment sur les propositions de l’Alliance Energie Climat, qui suggère d’élargir à 18 heures par jour la période bénéficiant du tarif heures creuses.
En contrepartie, le prix des six heures pleines augmenterait d’environ 20 %. L’objectif serait d’inciter les consommateurs à déplacer une partie de leurs usages vers les périodes où l’électricité est abondante et moins coûteuse.
Pour le tarif Tempo, les 22 journées hivernales les plus tendues conserveraient un prix élevé, mais celui-ci serait concentré sur seulement six heures par jour.
Autre évolution importante : entre avril et fin octobre seraient introduites des heures « super-creuses », correspondant aux six heures de la journée pendant lesquelles la production solaire est généralement la plus abondante.
Chauffe-eau, voitures électriques, climatisation…
La réforme viserait à encourager les consommateurs à déplacer leurs usages lorsque cela est possible : recharge des véhicules électriques, chauffe-eau, chauffage, climatisation, électroménager ou certains usages professionnels.
Les auteurs prennent notamment l’exemple des boulangers utilisant des fours électriques. Avec une tarification mieux adaptée aux périodes d’abondance électrique, certaines petites entreprises pourraient réduire sensiblement leur facture.
Les consommateurs capables de modifier leur profil de consommation seraient les principaux bénéficiaires. Pour ceux qui ne changeraient pas leurs habitudes, l’augmentation du prix pendant les pointes serait en grande partie compensée par l’élargissement des périodes à tarif réduit.
Favoriser l’électrification sans nouvelle dépense publique
Pour les auteurs, cette réforme présente aussi un intérêt stratégique. En rendant l’électricité moins chère lorsqu’elle est abondante, elle faciliterait l’électrification des transports, des bâtiments et de certains procédés industriels.
Or chaque usage transféré du pétrole ou du gaz vers une électricité décarbonée réduit simultanément les émissions de CO2 et la dépendance énergétique extérieure de la France.
L’Alliance Energie Climat propose parallèlement la gratuité de l’abonnement électrique pour les ménages en situation de précarité énergétique, mesure que Christian de Perthuis et Cédric Philibert jugent potentiellement plus efficace que le chèque énergie.
Une réforme qui pourrait même faire économiser l’Etat
L’un des arguments centraux de la tribune est budgétaire : cette transformation du tarif réglementé pourrait être autofinancée.
A court terme, le renchérissement des heures de pointe compenserait l’élargissement des heures creuses. A moyen terme, une consommation mieux répartie permettrait de réduire les besoins en centrales de pointe, les investissements supplémentaires dans les réseaux, le gaspillage d’électricité renouvelable et les contraintes de modulation du parc nucléaire.
Une meilleure utilisation de la production solaire pendant les périodes de prix très bas permettrait également de diminuer le coût de certains mécanismes publics de soutien.
Pour Christian de Perthuis et Cédric Philibert, le résultat pourrait donc être une réforme à « coûts budgétaires négatifs » : aucun coût supplémentaire immédiat pour l’Etat et, à terme, des économies pour les finances publiques. Une proposition qui cherche ainsi à réunir trois objectifs souvent présentés comme difficiles à concilier : réduire les factures, accélérer la décarbonation et renforcer la souveraineté énergétique, sans nouvelle dépense budgétaire.






