Espagne : la filière des renouvelables alerte sur des règles qui pourraient freiner les data centers

APPA Renovables, l’Association espagnole des entreprises des énergies renouvelables, demande au gouvernement de revoir les critères d’« additionnalité » et de corrélation horaire prévus dans le projet de décret relatif aux centres de données. L’organisation soutient l’objectif d’un approvisionnement 100 % renouvelable, mais estime qu’une application trop stricte dès le départ pourrait rendre les projets techniquement et économiquement difficiles à réaliser, voire favoriser des solutions de production au gaz hors réseau.

Créée en 1987, APPA Renovables (Asociación de Empresas de Energías Renovables) est l’une des principales organisations professionnelles représentant le secteur des énergies renouvelables en Espagne. Elle regroupe plus de 500 entreprises et organismes actifs dans les différentes filières : photovoltaïque, éolien, hydraulique, autoconsommation, biomasse, biogaz, biocarburants et énergies marines.

C’est donc au nom d’une large partie de la filière renouvelable espagnole que l’association intervient dans le débat sur les conditions d’alimentation électrique des futurs centres de données. Le projet de réglementation prévoit que ceux-ci couvrent, heure par heure, au moins 80 % de leur consommation avec de nouvelles installations renouvelables, mises en service au cours des 18 mois précédents. APPA considère que ce dispositif ne tient pas suffisamment compte du caractère continu de la consommation des centres de données ni de la variabilité de la production solaire et éolienne.

Selon une simulation réalisée par l’association à partir de profils horaires de 2025, avec des batteries de quatre heures et un rendement de 90 %, chaque mégawatt de puissance consommée par un centre de données nécessiterait 3,93 MW de solaire, 3,69 MW d’éolien et 3,65 MW de batteries, soit 14,6 MWh de stockage. Au total, plus de 11 MW de moyens de production et de stockage seraient nécessaires pour répondre à 1 MW de demande.

APPA propose 100 % renouvelable en bilan annuel

L’association ne demande pas d’abaisser l’ambition environnementale. Elle propose au contraire de porter l’objectif à 100 % d’électricité renouvelable, mais dans un premier temps sur la base d’un bilan annuel plutôt qu’horaire. Les exigences de corrélation temporelle et d’additionnalité seraient ensuite progressivement renforcées au fur et à mesure du développement des réseaux, du stockage, des renouvelables pilotables et des nouvelles consommations électriques.

Pour APPA, cette approche permettrait notamment de mieux utiliser la production renouvelable déjà disponible en Espagne. L’association estime qu’environ un quart de l’électricité que pourraient produire les installations renouvelables est aujourd’hui perdu, en raison notamment de contraintes de réseau, d’un manque de stockage, de flexibilité ou de demande. Dans ce contexte, imposer que toute nouvelle consommation soit exclusivement associée à des centrales nouvellement construites risquerait, selon elle, de laisser de côté des volumes d’électricité décarbonée déjà disponibles.

4 GW de centres de données attendus à l’horizon 2030

Les conséquences pourraient être importantes à l’échelle du système électrique. La stratégie espagnole en matière d’intelligence artificielle anticipe une demande de l’ordre de 4 000 MW pour les centres de données à l’horizon 2030. Pour satisfaire cette consommation dans les conditions étudiées par APPA, plus de 15 GW de nouvelles capacités éoliennes seraient nécessaires, soit un rythme de déploiement très supérieur au rythme actuel.

L’association souligne également les risques liés à la compétitivité internationale. Les développeurs de centres de données arbitrent entre différents pays en fonction des coûts, des délais de raccordement, de la disponibilité électrique et de la réglementation. Un cadre jugé excessivement contraignant pourrait donc, selon APPA, conduire certains projets à être implantés ailleurs.

Le risque paradoxal d’un retour au gaz

APPA Renovables pointe surtout un effet potentiellement paradoxal : si les conditions de raccordement au réseau sont trop restrictives, certains grands opérateurs pourraient être incités à produire leur électricité eux-mêmes, notamment à partir de centrales à gaz non raccordées au système électrique. L’association cite les investissements récemment annoncés par plusieurs groupes technologiques dans des capacités fossiles et dans les turbines à gaz.

« Une norme conçue pour encourager la consommation renouvelable peut finir par inciter à construire des centrales à gaz hors réseau si elle est trop exigeante », avertit José María González Moya, directeur général d’APPA Renovables.

Faire de l’abondance renouvelable un avantage compétitif

L’association recommande finalement un dispositif progressif : 100 % renouvelable en bilan annuel dans une première phase, recours possible à des installations existantes tant que les écrêtements renouvelables restent importants, puis renforcement graduel des critères de corrélation et d’additionnalité. Elle plaide également pour davantage de stockage, de flexibilité, de développement des réseaux et de technologies renouvelables pilotables.

Pour APPA Renovables, l’enjeu dépasse donc la seule réglementation des centres de données : il s’agit de transformer l’abondance de ressources solaires et éoliennes de l’Espagne en avantage industriel.

« Nous voulons des centres de données 100 % renouvelables, raccordés au réseau et profitant du prix compétitif de l’électricité propre que nous gaspillons aujourd’hui ; pas des centres isolés brûlant du gaz », conclut José María González Moya.

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