Au-delà des voitures électriques, la Chine déverse sur les marchés mondiaux des volumes considérables de panneaux photovoltaïques. En Asie et en Afrique, cette offre bon marché alimente une transition énergétique d’un genre nouveau : ménages, agriculteurs et entreprises s’équipent directement pour échapper aux prix élevés et aux défaillances des réseaux électriques. Dans une chronique publiée par Les Échos, Cécile Maisonneuve analyse cette « autre déferlante chinoise », dont le Pakistan offre aujourd’hui l’exemple le plus spectaculaire.
Lorsque l’Europe s’inquiète de la concurrence industrielle chinoise, le débat se concentre souvent sur l’automobile électrique. Pourtant, une autre offensive commerciale chinoise se déroule à une échelle au moins aussi impressionnante : celle du photovoltaïque.
Dans une chronique publiée le 11 octobre dans Les Échos, Cécile Maisonneuve, fondatrice de Decysive, souligne l’ampleur des exportations chinoises de panneaux et de cellules solaires. En mars dernier, celles-ci ont atteint 68 GW en un seul mois, soit l’équivalent de la puissance de l’ensemble du parc photovoltaïque espagnol.
La dynamique est désormais principalement tirée par l’Asie et l’Afrique, qui ont absorbé les trois quarts de la progression des exportations. Une cinquantaine de pays ont enregistré des niveaux d’achat records. Le Nigeria, le Kenya et l’Éthiopie ont ainsi chacun importé, pour la première fois, plus d’un gigawatt de panneaux et de cellules en un mois.
Ormuz accélère le basculement vers le solaire
La situation géopolitique au Moyen-Orient renforce encore cette dynamique. La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz a renchéri le pétrole et le gaz et compliqué leur acheminement, notamment vers l’Asie. Pour les pays importateurs d’énergie qui doivent payer leurs hydrocarbures en dollars, l’équation économique évolue rapidement.
Acheter une fois un panneau solaire fabriqué en Chine peut devenir plus intéressant que continuer à importer chaque mois des cargaisons de pétrole ou de gaz dont les prix, les coûts de transport et les primes d’assurance ont fortement augmenté.
Le solaire devient ainsi, dans de nombreux pays, non seulement un outil de décarbonation mais aussi une réponse à la volatilité des prix des combustibles fossiles et aux difficultés d’approvisionnement.
Cela ne signifie cependant pas que les énergies fossiles reculent automatiquement. La consommation mondiale de charbon, qui devait légèrement diminuer cette année, pourrait au contraire atteindre un nouveau record. Plusieurs pays asiatiques, confrontés à un manque de gaz, ont remis davantage de centrales à charbon en service.
Le Pakistan, laboratoire du solaire « par le bas »
Le cas du Pakistan illustre de manière spectaculaire cette nouvelle dynamique. En 2019, le solaire représentait environ 2 % de la production électrique du pays. Au premier trimestre 2026, il aurait fourni près d’un tiers de l’électricité, devenant la première source de production. Pakistan illustre de manière spectaculaire cette nouvelle dynamique.
Cette croissance n’est pourtant pas le résultat d’un grand programme public ou d’un dispositif massif de subventions. Elle résulte avant tout de millions de décisions individuelles.
Les tarifs du réseau ont plus que doublé en trois ans et certaines régions connaissent encore des coupures pouvant durer huit à dix heures par jour. Face à cette situation, ménages, exploitants agricoles et industriels se sont équipés eux-mêmes en panneaux photovoltaïques.
Depuis 2020, environ 40 GW de panneaux auraient été importés, alors que seulement 6 GW seraient officiellement déclarés aux autorités.
L’installation elle-même s’est fortement démocratisée : certains utilisateurs apprennent même à poser leurs équipements grâce à des vidéos disponibles sur les réseaux sociaux.
Le risque de la « spirale de la mort » du réseau
Cette révolution solaire décentralisée pose cependant un problème majeur : le financement du réseau électrique. Les infrastructures électriques supportent d’importants coûts fixes. Lorsque les consommateurs disposant des moyens financiers nécessaires produisent eux-mêmes une part croissante de leur électricité, ils achètent moins d’énergie au réseau.
Les coûts fixes doivent alors être répartis entre un nombre plus faible de consommateurs. Les tarifs augmentent, ce qui incite de nouveaux clients à installer à leur tour des panneaux solaires.
À terme, les ménages restant dépendants du réseau peuvent être précisément ceux qui disposent des revenus les plus faibles et ne peuvent pas financer leur propre installation.
Ce phénomène est parfois qualifié de « spirale de la mort » du réseau électrique.
Quand le solaire chinois concurrence les centrales chinoises
La situation pakistanaise produit également un paradoxe pour Pékin. La Chine a financé et construit plusieurs centrales électriques au charbon au Pakistan dans le cadre des nouvelles Routes de la soie. Mais les panneaux photovoltaïques chinois vendus en masse aux particuliers et aux industriels diminuent désormais les ventes d’électricité des réseaux qui doivent rémunérer ces mêmes centrales.
À Port Qasim, près de Karachi, une centrale au charbon construite avec des capitaux chinois se retrouve ainsi entourée d’usines dont les toitures sont couvertes de panneaux photovoltaïques… également fabriqués en Chine.
Le développement du solaire chinois vient donc parfois concurrencer des infrastructures fossiles elles-mêmes soutenues par Pékin.
Le même phénomène commence en Afrique
Cette évolution ne se limite plus au Pakistan. En Afrique également, des entreprises chinoises commercialisent des solutions associant photovoltaïque et batteries afin de contourner les insuffisances des réseaux électriques.
À Kolwezi, en République démocratique du Congo, une usine métallurgique confrontée à de très nombreuses coupures du réseau a ainsi été équipée par une entreprise chinoise de panneaux solaires et de batteries permettant de remplacer une partie des groupes électrogènes fonctionnant au diesel.
Une nouvelle forme d’électrification apparaît ainsi : elle ne part plus nécessairement du réseau central pour aller vers le consommateur, mais directement du consommateur qui investit dans sa propre production et son propre stockage.
Jusqu’où les batteries peuvent-elles changer la donne ?
Cette évolution possède toutefois ses limites. Le solaire décentralisé peut répondre à une part importante des besoins des ménages, des commerces ou de certaines activités industrielles. Il est moins évident qu’il puisse, à lui seul, alimenter en permanence les industries fortement consommatrices d’énergie.
De même, l’urbanisation rapide et la croissance de la demande électrique en Afrique et en Asie continueront à nécessiter des réseaux performants et des moyens de production capables de fournir de l’électricité lorsque le soleil ne brille pas. La grande inconnue pourrait être le stockage.
La baisse rapide du coût des batteries permet d’augmenter progressivement la part de consommation couverte par une production solaire locale. À mesure que le couple photovoltaïque-batterie devient plus compétitif, la frontière entre système électrique centralisé et production décentralisée pourrait continuer à se déplacer.
La déferlante solaire chinoise ne transforme donc pas seulement la géographie industrielle mondiale du photovoltaïque. Elle commence aussi à modifier profondément la manière dont l’électricité est produite, achetée et consommée dans une partie du monde.






