Dans un rapport publié aujourd’hui, la Fondation Jean-Jaurès et le think tank Strategic Perspectives proposent de faire de la France une « électro-puissance », capable de substituer massivement une électricité décarbonée aux hydrocarbures importés. Pour les auteurs, cette stratégie passe d’abord par une accélération du solaire et de l’éolien, accompagnée d’un développement beaucoup plus important du stockage et des réseaux.
Intitulé Électro-puissance – Le choix français de la réindustrialisation et de la protection, le rapport de Neil Makaroff, Tristan Beucler et Marin Gillot part d’un paradoxe : la France produit une électricité abondante et à 95 % décarbonée, notamment grâce au redressement du nucléaire et à la progression des renouvelables, mais l’électricité ne représente encore qu’un peu plus du quart de la consommation finale d’énergie.
Pour les auteurs, l’électrification du chauffage, des transports et de l’industrie doit donc devenir l’un des grands chantiers des prochaines années. Mais cette hausse de la demande implique parallèlement d’accroître les capacités de production électrique. Dans un scénario de forte réindustrialisation, la consommation d’électricité pourrait ainsi progresser de 20 % d’ici à 2032.
« Un déploiement accéléré des énergies renouvelables »
C’est sur ce point que le rapport donne aux renouvelables un rôle central. Les auteurs considèrent qu’« une électrification rapide suppose avant tout un déploiement accéléré des énergies renouvelables », la relance du nucléaire venant compléter cette trajectoire à plus long terme.
La France disposerait pourtant d’atouts particulièrement favorables : deuxième gisement éolien d’Europe, deuxième gisement solaire et quatre façades maritimes propices à l’éolien en mer. Un potentiel que les auteurs jugent encore largement sous-exploité.
Le retard est particulièrement visible dans l’éolien offshore. En avril 2026, la France ne disposait que d’environ 2 GW raccordés, contre près de 17 GW au Royaume-Uni et 10 GW en Allemagne. Le rapport estime également que le parc photovoltaïque français reste modeste au regard du potentiel national, avec une puissance comparable à celle des Pays-Bas.
Solariser davantage et accélérer les procédures
Pour changer d’échelle, les auteurs recommandent de mieux calibrer les soutiens publics, raccourcir les délais administratifs et faire appliquer les obligations de solarisation des grandes surfaces et des parkings. Ils rappellent que les installations photovoltaïques ont déjà atteint des niveaux records et considèrent que cette dynamique pourrait être fortement amplifiée au cours des cinq prochaines années.
L’éolien terrestre dispose lui aussi d’un important potentiel de renouvellement. Une partie du parc arrivera en fin de vie d’ici à 2035 et son remplacement par des machines plus puissantes pourrait, selon le rapport, tripler la production électrique à nombre de mâts constant.
Pour l’éolien en mer, l’objectif serait notamment de concrétiser le Pacte éolien en mer et de parvenir progressivement à un rythme d’installation de 2 GW par an.
Le stockage, complément indispensable des renouvelables
Cette accélération doit toutefois s’accompagner d’investissements dans les réseaux et le stockage. Le rapport souligne le retard français dans les batteries : il chiffre la capacité à seulement 0,52 GW, contre 2,8 GW en Allemagne et 2 GW en Italie.
Les batteries permettraient à la fois de mieux valoriser la production solaire et éolienne, de réduire certaines contraintes du réseau et de renforcer sa résilience face aux pointes de consommation ou aux événements climatiques. Les auteurs envisagent notamment leur couplage avec les sites industriels, les centres de données et les véhicules électriques.
Les PPA pour financer davantage de capacités
Autre piste : mobiliser davantage les contrats d’achat d’électricité à long terme (PPA). Le rapport cite l’Espagne, où les contrats conclus directement entre producteurs et consommateurs participent au financement de nouvelles capacités renouvelables, notamment solaires.
Cette approche pourrait, selon les auteurs, inspirer la France dans un contexte de contraintes croissantes sur les finances publiques : les entreprises sécurisent à long terme leur approvisionnement électrique tandis que les producteurs bénéficient de revenus prévisibles facilitant le financement des centrales.
Le solaire, aussi un enjeu de réindustrialisation
Le rapport ne limite pas la question des renouvelables à la production d’électricité. Il en fait également un enjeu industriel. La France compte déjà près de 160 sites et 168 272 emplois industriels liés aux technologies de décarbonation, parmi lesquelles les batteries et les éoliennes.
La situation du photovoltaïque industriel est cependant présentée comme particulièrement fragile. Les auteurs rappellent que la France figurait parmi les pionniers technologiques de la filière avant de perdre du terrain face à la Chine, qui produit désormais près de 80 % des panneaux photovoltaïques mondiaux. Ils citent notamment l’abandon du projet Carbon à Fos-sur-Mer et les perspectives de l’usine Holosolis à Hambach.
Enfin, les auteurs insistent sur les bénéfices territoriaux des renouvelables. En 2024, celles-ci auraient généré plus de 2,17 milliards d’euros de recettes fiscales locales, bénéficiant principalement aux communes et intercommunalités. Dans les territoires ruraux, solaire et éolien deviennent ainsi, selon le rapport, autant des instruments de transition énergétique que des outils de développement économique et d’aménagement du territoire.
Le message de la Fondation Jean-Jaurès et de Strategic Perspectives est donc sans ambiguïté : pour convertir son avantage électrique en avantage économique, industriel et géopolitique, la France devra accélérer nettement le déploiement des renouvelables et construire simultanément les réseaux, le stockage et les filières industrielles qui permettront de les valoriser.






